Au nom de la loi

Dans ce premier volet de la nouvelle chronique juridique de Patrick Laure, il commence par un cas concret convaincant, qui révèle à quel point les rouages ​​du droit peuvent tourner de manière inattendue…

Alors que j’étudiais une affaire civile impliquant un restaurateur qui se sentait floué par un propriétaire qui refusait d’accepter que son loyer ne soit pas augmenté, j’ai reçu un appel, transmis de bouche à oreille, et j’ai rencontré un futur client potentiel.

Elle s’est présentée comme une femme dépassée par les événements et a expliqué qu’au cours de ses échanges avec la police, les autorités compétentes en la matière, elle avait fait l’objet d’une confiscation, suivie d’une perquisition, d’une somme d’argent qu’elle avait volontairement déclarée au préalable à ces mêmes autorités judiciaires.

J’ai attendu avec une curiosité impatiente d’entendre la suite de son histoire, car la charmante douceur qu’elle dégageait contrastait si fortement avec les difficultés qu’elle semblait avoir vécues.

Poursuivant son récit, elle a expliqué que sa situation l’avait obligée à puiser dans le pécule que son défunt père lui avait laissé : «à utiliser uniquement en cas de difficulté, ma fille», lui avait-il expressément demandé sur son lit de mort.

Il s’agissait d’une grosse somme d’argent, et comme les billets qui composaient ce vieux « pécule » n’avaient plus cours légal, elle a dû se rendre en Suisse pour les échanger, un modus operandi suggérée par son banquier de longue date en Suisse, dont la police était au courant.

Afin de réaliser le transfert d’argent transfrontalier, elle avait pris des mesures pour connaître la procédure, en toute transparence et conformément aux lois et coutumes en la matière.

Après avoir préalablement communiqué par email toutes les informations nécessaires à sa demande de déclaration de transfert d’argent transfrontalier, conformément aux règles, un rendez-vous a été pris pour une date précise.

Lorsqu’elle est arrivée au commissariat à la date convenue, son argent a été confisqué et sa montre Cartier a été retirée de son poignet fragile et également confisquée. S’en est suivi une perquisition à son domicile « en flagrant délit », sous l’action apparemment légitime de la police, car interrogé au commissariat : «Avez-vous encore de l’argent liquide ?« , répondit-elle naturellement, « Oui, j’en ai encore trois fois plus, comme vous le savez bien

Alors que les affaires civiles portent souvent sur l’argent, les affaires pénales portent sur tout autre chose : la moralité. Après avoir entendu son histoire intrigante, je me suis senti obligé de la défendre, noblesse oblige.

Elle a clairement fait l’objet d’une action policière dont la célérité, alliée à sa diligence et sa transparence dans les nominations, ne pouvait être interprétée que comme un zèle de la part de la Police Judiciaire.

À première vue, ce zèle n’apparaissait que comme une application sereine de la loi sur le blanchiment d’argent. Cette précipitation s’inscrivait néanmoins dans les « temps modernes » de notre société, encore soulignés par la chronique annoncée de l’inscription de la Principauté de Monaco sur la liste grise du GAFI (Groupe d’Action Financière) en juin 2024.

Cependant, il s’est avéré que le pécule n’avait pas besoin d’être lavé, car il avait été conservé sous des boules à naphtaline et était toujours aussi propre et le resterait pour toujours.

Dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme et les armes de destruction massive (dites lois LAB/CFT/ADM), les autorités judiciaires, dont les magistrats et la police judiciaire, sont habilitées à exercer ce pouvoir souverain au nom de l’État, sous l’impulsion et dans le respect des normes établies par le GAFI, les directives européennes, et sous la supervision de MONEYVAL. (JE).

Cette lutte s’applique également dans le cadre de la mise en œuvre du concept de « déclaration d’opérations suspectes », que certains pourraient considérer comme du profilage, si la promptitude à perquisitionner au domicile d’un particulier s’avérait être une grossière erreur de zèle excessif.

Dans ce cas, son application relève de la responsabilité de tous les commerçants, orchestrée par le transfert du pouvoir souverain de l’État vers ses citoyens, qui deviennent des « sujets » s’ils ont le malheur de manipuler des capitaux dans le cadre de leur profession qui, à l’exception des banquiers, n’est pas l’essence de leur activité.

Et comme les traders, professionnels et vendeurs en tout genre manipulent naturellement le capital, la liste des « sujets » est longue. (II).

Ainsi, la majorité des acteurs économiques d’un pays sont des « sujets », à l’exception des salariés et des fonctionnaires, mais lorsqu’il s’agit de lutte contre le blanchiment d’argent, dans laquelle les acteurs économiques sont des contribuables, l’histoire commence par une déclaration d’opération suspecte. Et s’il est une profession qui devrait être exemptée de tout engagement dans ce combat, c’est bien la profession juridique. (III).

I – La lutte contre le blanchiment, de la norme à la loi.

• Origines

Le terme « blanchiment d’argent » trouve son origine dans le combat mené par l’un des meilleurs détectives de la police judiciaire, Eliot Ness. A la poursuite d’Al Capone, il a finalement acculé son ennemi juré, sa raison d’être, sur la preuve d’un crime d’argent, ce qui est plutôt paradoxal étant donné que dans notre imaginaire, Al Capone est le cigare à la bouche mais surtout la mitrailleuse au bras.

Eliot Ness était clairement focalisé sur le cigare dans la bouche de l’ennemi public numéro un, ce qui est normal, car cela le fait ressembler davantage à un banquier qu’à un criminel. Al Capone aurait dû y penser : fumer est mortel.

Al Capone a été arrêté sur la base d’un redressement fiscal ; il a investi l’argent de ses ventes illégales d’alcool pendant la Prohibition, dans les blanchisseries du quartier. L’expression est restée.

L’histoire se répète, dit-on, et peut-on lire dans le journal Nice-Matin du 15 novembre dernier« Ces ‘machines à laver’ qui blanchissent l’argent de la drogue« . On apprend que les laveries automatiques font toujours l’actualité, tout comme les pizzerias, mais elles ne sont pas les seules. Un certain nombre de petites entreprises participent à la réutilisation de l’argent de la drogue pour créer des entreprises. « 

Le paradoxe est que dans ce cas c’est le business qui est visé, alors que les « sujets », Eliot Ness en devenir, ou Josh Randall en devenir, sont des traders, ce qui n’est pas la même chose que le business lui-même… C’est compliqué (voir plus bas).

En 1970, les États-Unis ont été l’un des premiers pays à adopter une législation contre le blanchiment d’argent en établissant le Bank Secrecy Act (BSA).

Cette loi obligeait les institutions financières américaines à conserver certains enregistrements de transactions et à signaler aux autorités celles qu’elles considéraient comme suspectes. Le secret bancaire n’existait plus et il a fallu 30 ans à la Suisse pour s’y conformer et s’y résigner. Il est clair que la neutralité en temps de guerre n’est pas un chèque en blanc lorsqu’il s’agit de guerres commerciales.