La sixième partie de la série de Patrick Laure s’intéresse à l’un des débats contemporains les plus sensibles de la Principauté, la place de l’avortement au sein de l’identité juridique, religieuse et constitutionnelle de Monaco...
Histoire de l’avortement à Monaco
Monaco interdit toujours l’interruption volontaire de grossesse, sauf dans les cas thérapeutiques ou à la suite d’un viol. La religion catholique est ici la religion d’État. Pourtant, les choses semblaient changer.
Le Conseil National avait déposé un projet de loi visant à encadrer la pratique de l’IVG en Principauté en proposant un cadre garantissant un accès sécurisé.
La question de l’avortement à Monaco a continué à faire l’actualité en Principauté. Fin janvier 2025, le Conseil National de Monaco a confirmé que la question de l’interruption volontaire de grossesse (avortement) serait abordée cette année.
C’est désormais chose faite. Le 7 mars, l’information a été dévoilée dans un communiqué. « À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le Conseil national a déposé un projet de loi visant à encadrer la pratique de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) à Monaco. »
Depuis 2019, les femmes qui avortent ne risquent plus de peines de prison à Monaco, mais les médecins peuvent toujours être poursuivis, sauf pour raisons médicales graves ou en cas de viol.
Tout médecin qui pratique un avortement risque actuellement jusqu’à cinq ans de prison et une amende, obligeant les résidents monégasques à voyager à l’étranger.
Les élus du Conseil national ont « pris leurs responsabilités » selon les termes du communiqué.
La proposition comprenait les éléments suivants :
- Une dérogation au principe d’interdiction de l’avortement jusqu’à 12 semaines de grossesse, sans obligation de justifier d’un motif.
- Extension du délai à 16 semaines pour les femmes victimes de viol.
- L’instauration d’un délai de réflexion de trois jours pour garantir un choix éclairé.
- Permettre aux services sociaux de prendre en charge le coût de l’intervention, garantissant l’égalité d’accès à cette pratique.
Il était précisé que : «L’avortement doit rester une exception et non la norme.«
Le projet de loi n°267 sera donc soumis au vote des élus lors de la session de printemps. Si cette proposition est adoptée, il appartiendra alors au Gouvernement de décider d’en faire ou non un projet de loi et de le renvoyer à l’Assemblée.
La chute
Le mercredi 26 novembre 2025, lors d’une séance publique du Conseil National, le Ministre d’État a officiellement annoncé le rejet de la légalisation de l’avortement en Principauté.
Devant les élus réunis en séance publique, le Ministre d’État a détaillé les raisons de la décision du Gouvernement princier de ne pas transformer le texte adopté le 15 mai par 19 voix contre 2 en proposition de loi. Faisant suite aux explications données par le Prince Albert II, qui a déclaré à Monaco Matin comprendre « la sensibilité de ce sujet » et « l’émotion qu’il peut susciter », le Ministre d’État a précisé l’argument principal fondé sur l’article 9 de la Constitution, qui institue le catholicisme comme religion d’État (voir infra).
Le Comité supérieur des études juridiques, consulté sur le sujet, a conclu que le texte aurait conduit à la reconnaissance d’un véritable droit à l’avortement, incompatible avec les principes constitutionnels monégasques. « Seul le recours à l’interruption de grossesse sur la base d’une demande motivée fondée sur des considérations liées à la préservation de la santé physique, psychologique et mentale de la femme constituerait un motif justifiable au sens des articles 243 et 24 du code pénal.», a précisé le ministre d’État, avant de souligner que quatre pays membres du Conseil de l’Europe – la Pologne, Malte, Andorre et le Liechtenstein – ont des lois sur l’avortement plus restrictives que Monaco.
Le président du Conseil national n’a pas caché sa déception. « Je regrette que dans un pays que nous voulons moderne, nous regardions en arrière plutôt que de nous permettre d’avoir une vision de l’avenir.« , a-t-il déclaré. Il a ensuite souligné que l’identité catholique « n’a jamais servi à interdire l’évolution du droit alors que la société l’exigeait», citant les avancées antérieures en matière de contraception et la décriminalisation partielle de 2019.
Des mesures compensatoires annoncées
En échange, le gouvernement promet une feuille de route en matière de santé sexuelle : information et éducation liées à la sexualité et à la maternité, y compris des consultations gynécologiques anonymes et gratuites pour les jeunes femmes jusqu’à 21 ans.
« Je salue le fait que notre démarche initiale ait néanmoins permis quelques progrès, même si je dois les qualifier de mineurs. Je regrette particulièrement qu’ils n’abordent pas la question fondamentale : le droit des femmes à disposer de leur propre corps dans leur propre pays.« , a déploré Thomas Brezzo, avant de conclure son discours sur une note d’espoir : « Même si nous n’y sommes pas parvenus aujourd’hui, ne doutons pas que d’autres reprendront le flambeau.»
Cette position est guidée par une volonté de dialogue et de progrès permanents en Principauté, à laquelle le Ministre d’État fait écho dans son dialogue avec le Conseil National.
Il faut reconnaître que la Principauté de Monaco a une cohérence qui nous manque, qui nous manque tant romantiquement parlant.
A l’époque des grandes découvertes et des Guerres de Religion, des rivalités entre différents groupes de colons existaient déjà et les colonies d’Amérique étaient évangélisées séparément.
Les catholiques sont arrivés sur les caravelles de Christophe Colomb et les protestants sont arrivés avec les Fleur de mai pèlerins. Le Québec était catholique et français, tout comme la Nouvelle-Écosse était britannique et anglicane.
Les principes de l’ancien monde ont été appliqués au Nouveau Monde : «Une telle région, une telle religion.» Ce qui, en politique, signifiait : «Un tel roi, une telle foi.»
Dans la politique contemporaine, appliquée à Monaco, cela s’exprime ainsi : «Un tel prince, une telle foi.»
Rappel constitutionnel
« Nous avons résolu de doter l’État d’une nouvelle Constitution qui, par Notre volonté souveraine, sera désormais considérée comme la loi fondamentale de l’État et ne pourra être amendée que conformément aux termes que Nous avons fixés.«
(Gouv.mc)
Art. 9. – « La religion catholique apostolique est la religion d’État. »
Art. 23. – « La liberté de culte, la liberté de pratiquer une religion en public et la liberté d’exprimer ses opinions sur toutes questions sont garanties, à l’exception de la répression des délits commis dans l’exercice de ces libertés.
Nul ne peut être contraint de participer aux actes et cérémonies d’une religion ni d’observer ses jours de repos.
Comme le souligne à juste titre le conseiller national : «L’article 23 n’empêche pas le respect de l’article 9 de la même constitution.»
Cette décision du gouvernement est donc tout sauf un strict respect du droit constitutionnel ; ce refus est à tout le moins une faille spirituelle et dogmatique.
Lors d’un entretien accordé à Monaco-Matin en marge des célébrations de la Fête Nationale, le Prince Albert II a confirmé le refus du gouvernement de donner suite au projet de loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse en Principauté. « Je comprends la sensibilité de ce sujet et les émotions qu’il peut susciter», a déclaré le souverain, justifiant cette position par le respect de «la place de la religion catholique dans notre pays« .
Le chef de l’État estime que «le cadre actuel respecte qui nous sommes», faisant référence aux changements législatifs de 2009 et 2019, qui ont établi un «un équilibre qui respecte notre identité fondamentale« .
Pourtant, en Belgique, le 29 mars 1990, la dépénalisation de l’avortement a été approuvée par 126 voix contre 69, avec 12 abstentions, à la Chambre des députés.
Le roi Baudouin a abdiqué pendant 36 heures, invoquant l’article 82 de la Constitution sur « l’impossibilité de régner ». Catholique, le roi a déclaré que sa conscience ne lui permettrait pas de signer le texte sur l’avortement, tout en acceptant que cette loi soit nécessaire pour son pays.
C’était une manœuvre subtile pour se réconcilier avec ses sujets, voire avec l’univers.
Patrick LAURE
Secrétaire Particulier
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laurepatrick@wanadoo.fr
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