Dans cette première partie de la nouvelle série de Patrick Laure, il écrit une réflexion personnelle et examine comment les liens constitutionnels uniques de Monaco avec la religion continuent de façonner son système judiciaire et ses choix sociaux, soulevant des questions plus profondes sur la foi, le droit et le droit des femmes à décider de leur propre destin…
Alors que j’étais assis sur un banc, un banc public, dans la salle d’audience de la Cour d’appel de Monaco, j’ai vu mon avocat parisien se tourner vers moi, prêt à se lancer dans sa plaidoirie éloquente, mais le regard qu’il m’a lancé transmettait autre chose que l’objet de sa plaidoirie à venir.
Alors que nous attendions l’accusation, qui prenait son temps, il en profita pour en parler et expliquer le regard qu’il m’avait lancé un peu plus tôt. Se penchant vers son collègue monégasque, il lui pose une question, presque timidement : «Il y a une croix du Christ au-dessus des sièges des magistrats, ce qui est surprenant. Quelle est sa signification ?» Son collègue a répondu naturellement« La religion est la religion d’État à Monaco. La justice est administrée par les hommes, mais sous le regard de Dieu »..»
Des lois et ordonnances, quant à elles, sont promulguées »par la grâce de Dieu» sous une signature princière.
La situation est claire, le ton est donné. A Monaco, la religion est la religion d’État, la Principauté de Monaco est constitutionnellement un concordat sous l’administration du Saint-Siège, et institutionnellement administré par un gouvernement laïc, pour ne pas dire païen. Les dés sont jetés.
Je me souviens de l’histoire contemporaine d’un juge français apparu dans l’émission « Pièces à conviction », où ses premiers mots furent : «Les magistrats français sont formés à la laïcité« , sous-entendant qu’il existait à Monaco une difficulté qui était en conflit avec sa formation professionnelle. Pourtant, personne ne l’obligeait à venir exercer sa profession en Principauté de Monaco.
Encore un qui ne sait pas qui il est, pensais-je, et quand il s’agit de justice, un juge qui ne sait pas qui il est, c’est une difficulté supplémentaire pour l’accusé, qui s’ajoute à la perspective désagréable de se retrouver devant la justice des hommes.
Justice humaine, justice divine, justice immanente, rappel singulier de la trinité religieuse, trilogie existentielle… c’est compliqué.
« J’embrasse toutes les causes religieuses de peur de finir en enfer par négligence», a dit quelqu’un dont je ne me souviens plus, et je suis d’accord, c’est déjà plus simple.
Cependant, je pensais que le sujet restait sérieux. Un doux mélange de morale, de droit et de religion ne doit pas céder le pas au syncrétisme, même si Balzac écrivait : «la religion ne veut rien dire« .
Parmi les rares interprétations étymologiques du mot « religion » (religare), l’idée de connexion, (relégère), l’idée de rassemblement, et (religion), l’idée de scrupules, avec les obligations culpabilisantes qui s’y rattachent, celle qui semble la plus juste reste celle de la contemplation.
Cicéron avait sans doute raison : le mot « religion » vient de déléguerdont le contraire est négliger. Et dans ce cas, il s’agit de ne pas négliger les femmes, source de vie.
En repensant à « Pièces à convictions », étant donné que c’étaient les premiers mots de ce juge visiblement tourmenté, j’en ai profité pour passer sur une autre chaîne, évitant ainsi le décalage à venir entre les propos tenus en introduction de l’émission dont il était la vedette.
Et si je devais changer de chaîne, voire éteindre la télé, pourquoi ne pas me replonger dans la lecture d’Amélie Nothomb «Acide sulfurique» (Acide sulfurique), une incroyable distillation du «Au-delà du Bien et du Mal« .
Nous avons célébré le 120ème anniversaire de la loi sur la laïcité, et sans aucun prosélytisme, il n’y a rien de plus religieux que la loi sur la laïcité de 1905, un peu comme si nous étions tous, démocrates ou réactionnaires que nous sommes, athées par la grâce de Dieu, mais c’est un autre sujet que celui exposé dans cet article.
Quelques mois plus tôt, sur le rocher, non pas la Roche Tarpéienne, mais le Palais Princier, j’ai rencontré un jeune homme au sourire franc et aux yeux bleus aussi clairs que les profondeurs d’une mer exotique.
J’apprendrai plus tard qu’il est le petit-fils de Simone Veil, prouvé scientifiquement par le matériel logique des sciences mathématiques, de l’atavisme et d’une réalité scientifique qui s’impose à l’aube de notre création individuelle.
Voilà, les religions, les dogmes, les concordats, Monaco, l’avortement est toujours interdit.
Pourtant Madame Simone Veil, avec la délicatesse, l’intelligence et l’humanité qui sied aux véritables opprimés, avait vaincu l’aveuglement insensé des hommes, sans un grand « H » ; chaque femme a droit à sa destinée, dans la dignité et dans le respect de son existence, surtout lorsqu’il s’agit de la création, dans l’amour du Christ, selon Dieu, dans l’amour même, espérons-le.
Le vote contre l’avortement que la Principauté de Monaco a dû subir est un combat d’arrière-garde, mais espérons qu’il sera gagné à temps, car les bonnes choses prennent du temps.
C’est, en résumé, ce qui a été récemment présenté et défendu devant le Conseil National de Monaco, avec la même délicatesse et la même intelligence humaine que Madame Simone Veil, agrémentée d’amour chrétien, où cette religion est religion d’État, par un député de la Principauté de Monaco, dont je ne citerai pas le nom, noblesse oblige.
En toutes matières, mais plus encore en religion, les idées fixes sont aux individus ce que les préjugés sont à la communauté.
Le rejet du vote pour le droit à l’avortement à Monaco est, d’un point de vue laïc, une équation sans inconnue, sinon une position dogmatique de la Principauté de Monaco, simplement induite par son statut de concordat avec le Saint-Siège, et rien d’autre.
Le rejet du vote pour le droit à l’avortement à Monaco est, d’un point de vue religieux, une équation avec une inconnue, toujours la même : Dieu et la croyance en son existence que les humains placent en lui.
En réalité, le refus du gouvernement monégasque de permettre l’accès à l’avortement s’explique par son statut concordataire, selon lequel Monaco est constitutionnellement lié au Saint-Siège, plutôt que par une position princière. Si l’on doit discuter de ce refus de permettre l’accès à un droit fondamental, autant s’adresser à Dieu plutôt qu’à ses saints.
Car clairement, contrairement à ce qu’avait affirmé l’avocat monégasque en réponse à la question de son confrère parisien, portant spécifiquement et uniquement sur le sujet de l’avortement à Monaco et la position surprenante du Comité supérieur des études juridiques qui s’en est suivie, la réponse devrait plutôt être : «La religion est la religion d’État à Monaco, la justice est administrée par Dieu, à travers le bras dynamique et séculier de l’homme.«
Le plus petit dénominateur commun, qu’il soit laïc, païen, mathématique ou religieux, en matière d’avortement est le parfum d’une femme.
L’avortement soulève la question existentielle : d’où viennent les enfants ? En d’autres termes, d’où venons-nous ? Qui a le droit de vie ou de mort sur le fœtus d’une vie en devenir ? C’est la bataille entre ceux qui défendent le droit de la femme à choisir quoi faire de son corps et ceux qui défendent la vie et les droits du fœtus. L’affaire Tremblay c. Daigle, en 1989, a déterminé la portée de ces droits respectifs.
Si nous sommes faits à l’image de Dieu, Il a néanmoins le pouvoir extraordinaire du droit commun de ne pas avoir de mère, ce qui Lui facilite les choses.
Quant à nous, pauvres pécheurs, il nous laisse face à un problème inextricable, celui de l’amour de Marie, donnant naissance par la grâce de Dieu à un Jésus miséricordieux, une concentration d’amour qui met la barre si haute pour nos vies simples.
L’amour de la vie, parce que la vie est belle, comme nous l’a rappelé Roberto Benigni, prend sa source dans l’accouchement, c’est donc exclusivement une affaire de femmes.
L’amour semble donc indissociable du parfum d’une femme. Pourtant, c’est en goûtant au fruit défendu que Dieu condamne d’emblée la femme, Ève, ouvrant ainsi involontairement la porte à l’existentialisme sartrien.
Nietzsche disait que Dieu est mort, Luc Ferry que l’homme a tué Dieu, et des deux je préfère la nuance d’Odon Vallet : Dieu n’est pas mort… mais il est un peu malade. Il semble que la vérité réside dans la nuance.
L’histoire de l’avortement remonte à l’Antiquité, après Adam et Ève, mais avant Jésus, et il faut dire que depuis lors, mais aussi pendant la majeure partie des XXe et XXIe siècles, l’avortement se pratique encore dans les affres morales de l’interdit religieux, ou plutôt spirituelles, avec les hommes comme seuls opposants, prêchant trop souvent de bons sentiments qu’ils ne peuvent ressentir que par imposture.
Patrick LAURE
Secrétaire Particulier
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