Parfum Femme : Cinquième Partie

Patrick Laure poursuit sa série juridique et philosophique avec la cinquième partie de sa chronique, examinant l’évolution historique, religieuse et sociétale de l’avortement et la reconnaissance de l’interruption volontaire de grossesse comme un droit fondamental…

Contexte philosophique :

La vie est indissociable de la mort, tout comme la grossesse est indissociable de l’avortement. Comme le concept oriental du yin et du yang, et peut-être sans le savoir, le terme « volonté » (un nom féminin, qui tend à se manifester dans une décision effective conforme à une intention), que Simone Veil a incorporé dans sa future loi : « L’interruption volontaire de grossesse », renvoie naturellement, tel un lapsus freudien, à la position philosophique d’Arthur Schopenhauer dans son ouvrage majeur, « Le monde comme volonté et représentation », sur la condition existentielle de l’homme et du monde qui l’entoure.

La volonté est le concept déterminant de la métaphysique de Schopenhauer, en ce sens qu’elle désigne l’essence de l’homme et de toutes choses.

La volonté, en tant que chose en soi, est un désir aveugle et universel de vivre. Il ne sait pas, n’est pas conscient, ignore l’espace et le temps, la cause, le but, les limites. La volonté, également connue sous le nom de volonté de vivre, ne dérive pas du monde ; au contraire, le monde en dérive. C’est « la prémisse initiale et inconditionnelle », « la prémisse de toutes les prémisses ».

Ainsi, la volonté humaine, en l’occurrence celle des femmes, car elles sont seules concernées, s’oppose à cette volonté pour « interrompre », et interfère avec la volonté de Dieu, des Dieux, cette volonté spirituelle, qui prétend être la seule à avoir droit à la vie et à la mort.

Le refus d’accorder aux femmes le droit à l’avortement au nom de la religion est le refus de la volonté de ceux qui existent, sacrifiée sur l’autel de ceux qui n’existent pas.

Evolution historique :

L’avortement a une longue histoire qui remonte à l’Antiquité. Dans de nombreuses sociétés anciennes, des méthodes pour provoquer l’avortement étaient déjà connues, utilisant des herbes, des potions ou des techniques physiques. Cependant, la perception de l’avortement a évolué au fil des siècles.

Des textes anciens, comme le Code d’Hammourabi, condamnaient l’avortement, mais souvent pour des raisons liées à la propriété et au lignage plutôt qu’à la vie embryonnaire elle-même.

Le Code d’Hammourabi, datant d’environ 1750 avant JC, interdisait l’avortement. Dans l’Égypte ancienne, le papyrus Ebers contient des prescriptions pour provoquer l’avortement chez les femmes. Ainsi, depuis l’Antiquité, les hommes politiques ont tenté de contrôler la fécondité. L’avortement était strictement réprimé chez les Hébreux.

Au Moyen Âge, avec la montée du christianisme, l’avortement est de plus en plus réprimé, même si les femmes continuent d’y recourir, souvent dans des conditions dangereuses.

La grande majorité des églises chrétiennes condamnent fermement l’avortement, mais la sanction diffère selon que l’avortement est pratiqué avant ou après que le fœtus soit viable.

Dès la fin du XVIIIe siècle en France et au XIXe siècle dans d’autres pays d’Europe occidentale, les femmes mariées y ont de plus en plus souvent recours afin de limiter la taille de leur famille. Pour ce faire, ils se sont tournés vers des femmes non qualifiées, connues sous le nom de « faiseuses d’anges » (voir ci-dessous), notamment des « tricoteuses » (car elles utilisaient des aiguilles à tricoter pour percer le sac amniotique ou ouvrir le col et provoquer une fausse couche).

L’avortement dans ce contexte est encore pratiqué clandestinement, notamment à travers une procédure dite de « dilatation et curetage ».

La médecine du XIXe siècle a connu des progrès dans les domaines de la chirurgie, de l’anesthésie et de l’hygiène. Parallèlement, les médecins associés à l’American Medical Association militent pour l’interdiction de l’avortement aux États-Unis, tandis que les interruptions volontaires de grossesse sont de plus en plus sanctionnées, comme en témoigne en France l’article 317 du Code pénal de 1810, qui punit d’un à cinq ans d’emprisonnement la femme qui avorte ainsi que le tiers qui le pratique, et les articles 58 et 59 du Offences against the Person Act de 1861, adopté par le Parlement du Royaume-Uni, qui l’avortement criminalisé.

La « punition » infligée aux femmes :

Pour rappel, pendant la majeure partie du XXe siècle, l’avortement était encore pratiqué dans une souffrance morale (en raison notamment des interdits religieux), financière (la procédure n’était pas gratuite, ce qui posait un problème à celles qui en avaient besoin), et physique, le curetage étant généralement pratiqué sans anesthésie, soit parce que les avorteurs n’y avaient pas accès, soit parce que les médecins choisissaient de s’en passer pour punir leurs patientes.

Cette attitude repose sur une volonté de « leur donner une leçon », comme le souligne le Dr Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, qui l’a poussée à faire une déclaration à l’Académie des sciences morales juste avant le lancement de la campagne Maternité heureuse.

Cette attitude répressive est encore évidente au XXIe siècle, par exemple en Belgique en 2018, selon les mots de médecins qui laissent entendre que cela incitera les femmes « à être plus prudentes la prochaine fois » et « à ne plus recommencer à l’avenir ».

Et pourtant…

– vivre dans un pays riche offre un meilleur accès aux soins de santé sexuelle et reproductive : plus les revenus sont élevés, moins il y a de grossesses non désirées ;

– les taux d’avortement varient de manière non monotone d’un groupe de richesse à l’autre ;

– lorsque et là où l’avortement est restreint, la proportion de grossesses non désirées se terminant par un avortement augmente par rapport à la proportion de 1990 à 1994, et le taux de grossesses non désirées augmente plus que dans les pays où l’avortement est largement légal ;

– au fil du temps (de 1990-94 à 2015-19), les grossesses non désirées ont tendance à diminuer dans le monde entier, et les grossesses non désirées se terminent plus souvent par un avortement qu’auparavant. Le taux d’avortement moyen mondial en 2015-2019 était donc à peu près égal aux estimations pour 1990-94.

– Les femmes cherchent à avorter même là où l’avortement est restreint.

Conclusion sur la brève histoire de l’avortement :

L’étude Turnaway, basée sur un suivi de cinq ans de 1 000 femmes ayant cherché à avorter aux États-Unis, a comparé les effets socio-économiques et l’impact sur la santé des femmes selon que l’avortement a été accepté ou refusé.

L’étude concluait qu’il y avait « des conséquences graves sur la santé physique pendant la poursuite de la grossesse et pendant l’accouchement », y compris la mort.

Les femmes et leurs enfants ont également connu de plus grandes difficultés économiques et autres lorsque l’avortement leur a été refusé.

Les femmes étaient plus susceptibles de continuer à être exposées à la violence conjugale, moins susceptibles d’avoir une grossesse planifiée dans de meilleures circonstances plus tard et moins susceptibles de réaliser leurs propres aspirations.

Le verdict est une fois de plus clair : refuser aux femmes leur droit fondamental, c’est les contraindre par procuration, au nom d’une forme de tyrannie masculine.

La France, l’avortement, la religion et les femmes

La France de Voltaire et de Jules Ferry est la France des Pères Blancs et des Lazaristes, deux grands ordres missionnaires. C’est une puissance évangélisatrice, le drapeau tricolore n’étant jamais loin des bannières du Vatican. Vers 1900, la moitié des missionnaires catholiques dans le monde étaient français. La France est la plus jeune fille de l’Église.

Le 5 avril 1971, le journal Le Nouvel Observateur publie une pétition portant 343 signatures de femmes déclarant avoir avorté.

Parmi eux se trouvaient de nombreuses personnalités telles que Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Françoise Sagan ou Delphine Seyrig. Ils se sont ainsi exposés à des poursuites judiciaires.

« Bonjour tristesse » a été écrit par Françoise Sagan, tandis que Simone de Beauvoir a dû écrire deux volumes de son ouvrage « Le Deuxième Sexe » pour tenter de démanteler positivement la façon dont la « réalité féminine » a été construite, pourquoi les femmes ont été définies comme l’Autre et quelles en ont été les conséquences du point de vue des hommes.

Elle a décrit le monde tel qu’il se présente aux femmes selon leur point de vue, permettant de comprendre les difficultés qu’elles rencontrent lorsque, en tentant d’échapper à la sphère qui leur a été assignée jusqu’à présent, elles cherchent à participer au mitsein humain.

Mitsein humain, ou littéralement « être avec », parce que je suis une femme, avec toi, un homme, je ne suis pas « à côté » de toi ; une de vos côtes, enlevée pour créer Ève, malgré ce que la Bible romantise.

La loi Veil du 17 janvier 1975 a dépénalisé l’interruption volontaire de grossesse (IVG).

Le 4 mars 2024, le Parlement, réuni en Congrès au château de Versailles, a approuvé par 780 voix contre 72 le projet de loi visant à inscrire définitivement l’avortement dans la Constitution. La France est devenue le premier pays au monde à inscrire explicitement l’avortement dans sa Constitution.

• La rigidité religieuse est toujours présente.

« Un paroissien me prend par la main, mais je ne veux pas que ces gens s’occupent de moi, j’en ai assez, je crois que je deviens fou. » (« Assez » Chanson de Niagara).

Que dit l’Islam à propos de l’avortement ? Les autorités religieuses musulmanes considèrent que l’avortement interfère avec la volonté d’Allah, qui seul a droit à la vie et à la mort.

Les dieux se suivent et se ressemblent, non pas dans un sens polythéiste, mais entre l’Ancien Testament et le Coran. Ce sont les mêmes dieux dans la mesure où leur volonté première est d’être détenteurs du droit de vie et de mort.

Patrick LAURE
Secrétaire Particulier
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laurepatrick@wanadoo.fr

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